EPISODE 2

« CELLE QUI RICANAIT »

1/

Dans une autre vie, Gerrit De Vries avait été un militaire d’élite. Son excellente condition physique et sa carrure actuelles en témoignaient. Quelque chose d’autre émanait de lui : une aura maléfique qui mettait immanquablement mal à l’aise ses interlocuteurs. D’intenses yeux bleus marquaient un visage couperosé piqueté de taches de son et une tignasse rousse taillée en brosse couvrait son crâne légèrement bombé. Une mâchoire carrée entourait une bouche mince qui arborait parfois un rictus moqueur et hautain. Il était vêtu d’une chemise et d’un pantalon kaki, et ses pieds étaient chaussés de rangers de toile beige. Militaire un jour, militaire toujours.

En provenance de Prétoria, il venait d’arriver plus à l’ouest, dans un Etat en proie à des troubles politiques classiques en Afrique occupée (pléthore de partis politiques et de potentiels candidats à la présidence, retards de paiement de soldes, de salaires et de pensions, terreurs miliciennes et de forces régulières, misère économique, messianismes de sommeil et racket spirituel), mais aussi à des crises sanitaires préoccupantes.

Sur le balcon du dixième étage de l’Hôtel Intercontinental surplombant une superbe lagune aux eaux désormais boueuses, De Vries contemplait la ruche noire en-dessous de lui. Au-delà de l’enceinte aseptisée du luxueux établissement, la rue grouillait de nègres vaquant à des occupations à priori vitales. Des voitures rutilantes, d’autres plus cabossées, des motos pétaradantes, des vélos rafistolés, des pousse-pousse chargés de marchandises… une fourmilière, une… colonie. La circulation était dense et une pagaille de bruits enrobée de poussière monta jusqu’à sa hauteur. La gangue de promiscuité humaine lui fit involontairement plisser des narines. Les nègres avaient vraiment une odeur. Il la sentait vibrer : oui, l’odeur des Noirs était une vibration rampante et agressive. En regardant s’agiter les cafards noirs, De Vries se dit que très bientôt leur nombre serait drastiquement réduit. Le monde allait être purifié de certaines présences, de certaines pestilences et de certaines nuisances. Ce serait la faute à pas de chance – surtout au grand n’importe quoi qui faisait office de gestion et d’administration des personnes et des biens en Afrique.

A gauche :  un marché avec ses produits indéfinissables étalés à même le sol ou sur des étals de fortune. Des fragrances épicées, d’autres plus rances, des couleurs alimentaires, des liquides visqueux, tièdes ou en train de chauffer, des fruits en cosses, en coques, en peaux, des viandes passées, des viandes de brousse faisandées, des singes, des porcs-épics, des poissons de toutes tailles et de toutes écailles… Des restaurants de fortune, d’autres plus élaborés : des bouteilles de bière circulaient mieux que des 4X4 sur du bitume défoncé, du riz, des sauces, des mets en abondance, dont certains, très éloignés de son régime alimentaire habituel…

A droite (simple distinction mentale, puisque que les deux univers étaient imbriqués) : des imitations d’hommes d’affaires et de cadres occidentaux entraient ou sortaient de bâtiments modernes : ministères, entreprises privées, filiales de compagnies euro-américaines. Certains de ces lieux étaient gardés par des membres d’agences de gardiennage que sa discipline militaire jugea particulièrement indigents.

Il n’était pas loin de 10 heures du matin, le soleil était déjà haut et brûlant. De Vries imagina sans peine la sueur émanant des corps en costume-cravate ou en tenues traditionnelles, celle des enfants – des classes hautes et de la plèbe – habillés selon les moyens de leurs parents. Il se demanda ce qu’ils faisaient là si tôt dans la matinée… De Vries se rappela qu’entre autre dysfonctionnement typiquement africain, le laxisme social engendré par l’environnement de survie expliquait la présence de cette horde d’enfants désœuvrés aux abords du marché et des tours vitrés du centre-ville.

Des agents de la Force Publique aux mines blasées négociaient ou consommaient, tout en régulant paresseusement le remous.

De Vries eut de nouveau son rictus de mépris – ou peut-être n’était-ce qu’un mouvement involontaire de sa lippe mince ? Il comprenait l’intérêt qu’il y avait à voir des Noirs s’agglutiner alors que le monde se mettait en quarantaine pour échapper aux pandémies. Cela allait leur faciliter la tâche.

Et particulièrement la sienne : poursuivre le « Projet Coast », une guerre secrète biochimique qui visait l’extermination des Noirs à l’aide d’armes abominables : venins, anthrax, choléra, charbon, stupéfiants… mis en cocktail dans différentes décoctions : cigarettes et confiseries contenant des bacilles de charbon ou du cyanure, lait au bacille botulique, boissons au thallium, whisky à la colchicine… Bénéficiant de la collaboration « internationale », l’entreprise en charge de l’œuvre, le Roodeplaat Research Laboratories (RLL) avait aussi collationné des échantillons de peste, de colibacille, de spath, de ricine, de bactéries mangeuses de chair, de VIH, d’ébola (Marburg) et de virus Rift Valley. Au sein du « Project Coast », deux axes furent particulièrement étudiés : la production de « bombes ethniques ou raciales » (des agents biologiques qui réagissent uniquement au contact de la mélanine) et le contrôle de la fertilité des Noirs (la stérilisation ou élimination démographique.) Le programme aurait officiellement pris fin en 1994 et démantelé. Il se disait officiellement que tous les germes avaient été détruits avec le concours de pays dont « l’expertise » en la matière était reconnue. Et parmi ces experts, le cerveau du « Projet Coast » : le docteur Wouter Basson…

Aujourd’hui, « Project Coast » était inséré au sein de programmes humanitaires qui se proposaient « d’aider » l’Afrique à vaincre les épidémies en fournissant des vaccins. La mission de De Vries était justement de superviser un programme d’immunisation à grande échelle. Les lots étaient arrivés et distribués sur les différents sites d’inoculation grâce aux complicités internes habituelles.

Gerrit De Vries travaillait pour une société militaire privée – Sable Noir – qui possédait des laboratoires où se manipulaient des pathogènes de niveau 4.

Sable Noir comptait parmi ses clients plusieurs conglomérats pharmaceutiques. 

2/

Fatigué d’observer les cadavres ambulants qui se mouvaient, insouciants, il rejoignit la fraîcheur de son immense suite, avec le détachement que procure un parfait contrôle de soi. Sans vraiment faire attention.

C’est pourquoi il ne remarqua pas tout de suite la silhouette.  

Comment était-elle entrée ? Sans doute comme partout en Afrique où n’existait pas vraiment de lieu inviolable. Il suffisait de connaître quelqu’un, de corrompre quelqu’un – ou de coucher avec quelqu’un. Il verrait cela plus tard en visionnant les caméras de surveillance ou en menaçant le personnel. La peur du blanc fonctionnait toujours comme au bon vieux temps.

C’était une femme dont la peau était d’un Noir profond, presque bleuté. Sa tête était entièrement couverte d’un foulard bariolé tenu serré : de fines tresses au bout crêpu dépassaient à peine du voile ceint. Elle était d’une beauté flamboyante, à couper le souffle. Aucun fard. Aucun maquillage. La beauté pure sculptée dans le corps noir parfait d’une femme absolue. Jusqu’à ce qu’elle ouvre la bouche… et se mette à rire. La splendeur demeurait, mais comme déséquilibrée par deux rangées de dents éclatantes, légèrement proéminentes. C’était – littéralement – un rire de carnassier.

D’ailleurs, elle ne riait pas vraiment : elle ricanait doucement, de manière discontinue, un peu comme une hyène. Ce qui tombait bien, car tel était son Nom de Tueuse Initiée : Hyène. Elle gloussait ou ricanait ou riait, mais ne parlait pas.

De tous les Guerriers Sacrés de l’Ancêtre d’Ifé, le plus dangereux n’était pas le Mamba ou l’implacable Lionne au diadème. Le plus terrifiant des Assassins Parfaits se tenait là, immobile : droite et rigide, comme directement émanée du parquet ciré de la spacieuse chambre. De Vries contemplait des yeux froids, durs, polaires. Des agates cristallines, sombres, entièrement opaques qui ne le lâchaient pas du regard. La femme ne semblait pas se déplacer – ou trop vite pour des perceptions humaines (qui étaient peut-être manipulées.)

Un ennemi, certes, mais surtout une noire, un être situé tout en bas de l’échelle du pouvoir.

Une négresse contre un soldat d’élite ? Elle n’était pas au niveau : il faisait le double de sa taille, pratiquement le triple de son poids. Deux ou trois coups bien placés et l’histoire serait vite réglée. Et pendant qu’elle serait dans les vapes, il s’amuserait un peu avant de la terminer.  Il connaissait bien le goût du minou noir : celui de la nubile et celui de la jeune femme – voire de la femme mûre. Il avait fait partie de commandos spéciaux qui s’adonnaient à des viols infâmes. Une arme de guerre comme une autre. C’était sa ligne de défense : la légitimation qui rendait sa conscience sereine.

De Vries se mit en position de garde, tournant autour de la femme qui se mit aussitôt en mouvement, calant son rythme sur le sien.

L’Assassin Sacré ondula si vite qu’elle sembla glisser à travers des strates dimensionnelles. Une lame de pierre noire horriblement effilée se matérialisa dans sa puissante main pour s’enfoncer avec une précision surréaliste dans la gorge offerte.

L’Africaine menue, terriblement martiale, techniquement supérieure, plus véloce, plus souple et plus mobile, échappa à ses coups désordonnés, éperdus, pendant que le sang emballé chevauchait hors de son col transpercé. Elle planta de nouveau son poignard sacrificiel au même endroit en évitant soigneusement les éclaboussures. De Vries eut un violent spasme, chancela, mais resta debout.

Hyène fit disparaître l’arme dans une gaine de hanche transparente emplie d’un liquide ambré.

Le ricanement se fit plus dense pendant que la Tueuse Sacrée dansait autour de sa proie, les yeux toujours glacés.

L’esprit embrouillé, De Vries ne faisait guère plus de différence entre le son et la forme qui le narguaient. Tout se confondait dans le magma ensanglanté de sa vision qui s’éclipsait. Sa bouche saturée de sang émettait des borborygmes incompréhensibles, ses membres s’engourdissaient, comme si la lame de jais avait également disséminé une – ou plusieurs – substances toxiques à l’intérieur de son organisme. Ce qui était réel : une forme de bactérie militarisée corrodait impitoyablement ses chairs. Seule la robustesse de sa constitution le maintenait encore vertical, alors que sa gorge – et bientôt tout son métabolisme – se délitait. Ce qui lui restait de conscience goûta avec amertume l’ironie de la situation : infecté par une de ces bêtes que Sable Noir projetait d’éradiquer.

De Vries avait des hallucinations : ses sens en perdition mélangeaient la réalité avec la fantasmagorie. Dans le brouillard funeste qui l’enveloppait, l’image d’une hyène phénoménale se superposait à la diablesse alerte qui l’avait cruellement blessé. Sans doute un effet vénéneux de la substance qui le tuait.

Il ne considérait d’ailleurs plus cette négresse comme une simple négresse : sa première impression nourrie par son indécrottable racisme était erronée. La manière dont elle avait exécuté chaque phase de son art léthal démontrait qu’il avait en face de lui une démone de la pire espèce, pleine d’artifices et de mystères.

Elle arrêta de glousser pour prononcer des paroles plus proches de la liturgie que d’un véritable dialogue. Sa voix, curieusement rugueuse, reflétait bien son nom totémique.

« Tu tues l’Afrique et tu l’as toujours tuée. Je suis l’Afrique qui te tue avant que tu ne la tues. L’arme de mes Ancêtres purifie ton âme et ma main vengeresse annihile ta vie. »

De Vries ne comprit rien de la pensée magique de son assaillante, n’étant plus en état d’appréhender quoi que ce soit.

Hyène porta alors un ultime coup d’une violence extraordinaire.  Le nez de De Vries éclata et l’arête osseuse s’enfonça jusqu’au cerveau. Il s’affaissa avec un bruit sourd, mort avant de toucher le sol.

Pendant un instant, Hyène ferma les yeux comme si elle communiquait avec l’invisible.

Elle les rouvrit en s’agenouillant près du cadavre. Elle contempla sans émotion aucune le magma sanguinolent qui avait été une gorge et le nez (le visage) espèce de bouillie informe où surnageaient deux globes oculaires à l’azur flétri. De grosses flaques de sérum s’épanchaient en marées visqueuses tout autour de la dépouille.

Hyène se releva avec une grâce fluide et examina la scène qui avait abrité l’acte de justice. Pendant le bref combat, aucun des meubles, des couverts ou des sculptures qui ornaient la vaste chambre n’avait été déplacé ou détruit.

Elle écouta le silence sectionné par la vibration de vie noire qui pulsait tout autour de l’univers.

L’œuvre était accomplie.

L’Assassin Parfait ricana et… s’effaça de ce plan d’existence pour regagner le Quilombo.

C.K

Sur le « Projet Coast » : Tristan Mendès France : « Dr La Mort : enquête sur un bioterrorisme d’Etat en Afrique du Sud », Favre, 2002.

Toile de fond sonore : Mbongeni Nguema : « Afrika » (Album : Time to Unite, Island Record, 1988)

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