Nous présentons quelques impressions de lecture sur
la traversée de l’amour dans l’espace russo-africain. Une lecture critique du
roman de Zounga Bongolo, "Un africain dans un iceberg". L’auteur décrit
les idylles amoureuses des étudiants africains en UR.S.S. sous un regard
pessimiste car les préjugés raciaux sont manifestes. Nous nous sommes demandés
en exhumant "Résurrection" de Tolstoï, qu’elle est la définition du
bonheur conjugal entre Russes.
DES NIÈGRES AU PAYS DE POUCHKINE
Un Africain dans un iceberg est le dernier roman de l’écrivain congolais Zounga Bongolo. Quel rapport m’objecterez-vous entre la question de l’héritage chez les Kongo et ce roman ? L’héritage est une métaphore, bien sûr. Quand une jeune fille atteint l’âge légal de se marier, sa mère, ses parents pensent en termes d’héritage. Quel beau-fils héritera de la main de notre fille ? Quel gendre perpétuera notre sang ? Dans le cas de Natacha, personnage principal du roman, l’héritier sera un Niègre, un cousin des Pygmées, un Congolais issu des forêts vierges parlant la langue de Pouchkine, Jan ! Gospadi, oh ! Mon Dieu ! Natacha est devenue une femme à Niègres. C’est ainsi que les Soviétiques désignent un Noir : un Niègre ! Cet hétéronyme est doublement péjoratif. Péjoratif historique, Nègre, lié à l’esclavage des Noirs ; Niègre préjuge de niais ! Vous comprendrez la portée de la métaphore, « Une chauve-souris héritée de la roussette ! ? », clamée dans le langage de Tyotia Zoïa, la voisine des Natacha dans la bourgade de Narva : « Quelle mère blanche approuverait -elle le mariage de sa fille avec un Africain ? » (Zounga B., op. cit., p. 39). Ce fut également le désenchantement chez Valia l’institutrice, la mère de Natacha :« [...] N’as-tu pas honte d’introduire un Noir dans notre famille en signe de récompense pour toute l’attention, toute la tendresse, tout le travail dont nous avons entouré tes âges ? s’insurge t-elle.» (ZOUNGA B., ibidem,p. 37).
Pourquoi des Niègres congolais en Russie ? Pour développer le Congo Brazzaville, un pays ayant acquis son indépendance politique en 1960, les gouvernements successifs congolais avaient opté pour une politique de formation des cadres supérieurs. La majorité des Intellectuels congolais avaient bénéficié, pendant leurs études supérieures à l’étranger, des bourses du gouvernement congolais. Pendant la guerre froide, le Congo Brazzaville d’obédience laxiste-béniniste, pardon marxiste-léniniste, allié à l’Union soviétique, indique tout à fait dans l’ordre des choses que de jeunes Congolais ayant terminé leurs études secondaires à Brazzaville et à Pointe-Noire eussent poursuivi leurs formations universitaires en U.R.S.S. L’écrivain congolais brazzavillois Jean-Claude Zounga Bongolo a fait ses études supérieures en U.R.S.S. A l’institut pédagogique « Herzen » de Léningrad, de 1973 à 1985, il étudia les sciences politiques en langue russe. Il situe les origines des deux personnages de son roman, Jan et Joakim, au Congo Brazzaville. Cependant les psychosociologues travaillant à la Direction de l’Orientation et des Bourses (D.O.B.) discriminaient la population féminine. On peut objecter ce point de vue : le taux de scolarisation des jeunes filles dans l’enseignement secondaire congolais fut insignifiant par rapport à celui des jeunes garçons. Sur cent étudiants expédiés en URSS ou dans les démocraties populaires des pays de l’EST européen, quatre vingt dix pour cent furent des garçons. Il fut exclu pour ces derniers de choisir à l’avenir une conjointe congolaise. Cette situation, en amont, avait échappé à l’U.R.F.C., l’union “révolutionnaire” des femmes du Congo. Les Dames de l’U.R.F.C. s’étonnèrent, en aval, du déferlement des femmes soviétiques au Congo Brazzaville dans les décennies 1970 et 1980. Les Congolais ayant raté d’épouser des femmes soviétiques se précipitèrent à leur retour de choisir sur place au Congo des conjointes congolaises au statut social modeste. Celles-ci enchérissaient en lingala : « Nazui Docteur na nga, jai eu la chance d’épouser un docteur ». Dans ce calcul matrimonial, les hommes redoutaient de perdre leur domination masculine, au sens de Pierre Bourdieu, en épousant des femmes congolaises instruites.
Arrivés dans les lieux académiques où ils étudiaient, les jeunes Congolais étaient dépaysés, esseulés et déracinés. Ils devaient, réflexe de survie de l’espèce humaine oblige, se reconstituer une vie communautaire, des relations sociales héritées de la culture africaine. Ce n’étaient pas des militaires conscrits habitués à vivre entre hommes dans une garnison. Il leur fallait la présence des filles congolaises pour mener une vie chaleureuse puis sociale. Les filles africaines étaient rares. Dans les campus universitaires, les étudiants africains accusaient d’un pouvoir d’achat faible pour entretenir une relation sentimentale avec une fille de leur âge. Ils durent rivaliser avec des Diplomates africains affrétés à Moscou, Kiev ou Leningrad, pour conquérir de rares étudiantes congolaises. Les diplomates monnayaient leur idylle au rouble fort et s’alimentaient dans des Beziozka, ces boutiques réservées à la nomenklatura. Les jeunes filles soviétiques comblèrent les cœurs des étudiants africains. L’éducation socialiste soviétique les avait prédisposées à vivre modestement auprès des Africains.
Certains étudiants, pour se constituer un patrimoine vital, pour se préparer au mariage, ou pour gagner des cœurs, baignaient dans des micmacs, dans des trafics des produits occidentaux rares dans les pays de l’EST : vêtements en jeans, produits de beauté, produits alimentaires, chewing-gum rapportés lors d’un voyage furtif à Paris, Berlin, Londres, Rome et
CONFLIT CULTUREL ENTRE SOVIÉTIQUES ET AFRICAINS
Dans les campus universitaires, les étudiantes soviétiques découvraient un nouveau monde différent du monde slave et soviétique. Ces étudiants africains véhiculaient une double culture, celle du monde occidental traitée d’impérialiste par les Soviétiques et celle de l’Afrique. Dans son roman Zounga Bongolo tel un historien géographe sculpte avec dextérité toutes ces réalités. En touristes virtuels, nous parcourons à travers ce roman la majestueuse ville de Leningrad. Le romancier pénètre la complexité des cultures et des populations soviétiques. On découvre l’origine polonaise des Voïnsky, la famille de Valia et des Dmitrievitch, la famille du père de Natacha. L’immigration définitive de la famille de Natacha en Russie est due aux diverses guerres que la Russie livra contre les pays frontaliers ou lointains.
On découvre dans ce roman, un puritanisme soviétique d’origine orthodoxe ou d’influence politique. Ce serait réducteur d’analyser le comportement de la mère de Natacha comme imprégné d’un simple racisme primaire. Pour Valia une enseignante intègre, sa fille Natacha était devenue une évadée (au sens congobrazzavillois du terme), ayant troqué sa condition d’étudiante en libertine à Niègres. D’abord Joakim son premier amour platonique dont Maman Valia soupçonnait le péché de la fornication ; puis Jan, le tombeur de Natacha. Au-delà du Noir, les Soviétiques demeurèrent discrets dans leurs relations sentimentales. Par nature, ils ne sont pas exhibitionnistes comme dans l’Occident libéral. Ils supprimèrent la fonction du Tsar afin que les classes sociales eussent pu se mélanger.
Avant la révolution d’Octobre 1917, il fut inconcevable d’unir un Noble à une roturière. Arrivé aux affaires, Lénine publia un nouveau code familial à partir duquel la femme russe revendiqua des libertés fondamentales. Dans son roman "Résurrection", Léon Tolstoï peint la difficulté éprouvée par le Noble Nekhlioudov de conquérir avec précipitation et maladresse, le cœur de Katioucha Maslova, une relation amoureuse furtive.. Dans "La Dame de Pique", l’écrivain russe Pouchkine déplace son personnage principal, la Comtesse Lisa, la « Vénus moscovite », dans Paris, la ville lumière, où elle se livre aux jeux du hasard, aux dépenses ostentatoires avec la noblesse française. Pourquoi la scène ne fut pas placée ou maintenue à Moscou ? Par pudeur. Pour ne pas brutaliser ou perturber Natacha, Joakim la quitte. Pourquoi ? Par honneur. La jeune étudiante aime Joakim, mais elle souhaite préserver sa virginité et l’offrir à son amoureux au premier jour de leurs noces de mariage. C’est pour Joakim, imprégné de culture congolaise et africaine, une régression culturelle. Le conflit culturel entre Africains et Soviétiques s’est encore accentué autour de Jan. Ce personnage témoigne d’un dispositif de sexualité, au sens de Michel Foucault, intrinsèque à la jeunesse africaine urbaine. La facilité des rapports sexuels entre garçons et filles africains, l’hétaïrisme immédiat finissent presque par abolir les sentiments amoureux. La mère de Natacha fut victime de ce choc culturel à travers lequel transparaissent deux histoires de la sexualité inconciliables, celle des Africains et celle des Slaves, et plus singulièrement les Russes.
Or la société socialiste soviétique fut bâtie sur la base d’une négation de la société de consommation occidentale, conséquence du modèle économique capitaliste. Les étudiants africains retrouvèrent chez leurs homologues étudiantes soviétiques en quelque sorte l’esprit communautaire d’un mode de vie précapitaliste ; presque dans un territoire propice à l’expression de leur liberté. Les étudiantes soviétiques considéraient les Africains comme des Êtres humains à part entière et non comme des Sauvages avides de sexe. Ce n’était pas le regard des gens du peuple. Eux fustigeaient le libertinage des Africains. Car Natacha sera expulsée de son institut de formation universitaire pour conduite immorale, c’est-à-dire non pas pour avoir entretenu une liaison sentimentale avec un Niègre, mais pour vie dévoyée sans lendemains meilleurs.
Il faut peut-être soumettre ce choc culturel à une analyse freudienne s’il l’on veut comprendre les niveaux de développement respectifs des pays de Jan et de Natacha. Selon Sigmund FREUD, il n’y a pas chez l’homme, « l’instinct du travail » ; une grande partie de l’énergie psychique, provenant des désirs de l’inconscient doit être retirée et dérivée vers le travail et vers des activités créatives socialement utiles. Dans le cas des pays sous-développés, d’où furent originaires Jan et Joakim deux personnages du roman de Zounga Bongolo, le programme freudien est un impératif catégorique. Les forces productives n’étant pas encore développées pour satisfaire quantitativement et qualitativement les besoins sociaux, il faut détourner l’énergie de l’activité sexuelle vers le travail. Dans "Totem et Tabou", Freud montre la source du progrès de la civilisation dans la répression sexuelle. Cette thèse freudienne fut battue en brèche par Wilheim REICH. Celui-ci redoute des contraintes sexuelles surannées instituées par le biais des religions. Dans "L’irruption de la morale sexuelle", Reich soutient l’idée selon laquelle la répression sexuelle est le résultat d’une division de la société en clans, au sens exprimé dans notre prologue, puis en classes. Elle sert les intérêts des clans dominants matriarcaux puis des classes dominantes patriarcales.« La tête de la roussette allume tant de convoitises à cause de sa saveur. Ce serait ignominieux d’en céder l’usufruit à une chauve-souris. La Chauve-souris est un commis sur terre de la roussette ». La mère de Natacha déclare : « Est-ce tout ce que tu as pu trouver comme homme à Leningrad ? Quels sentiments te poussent à cette ignominie ? » (Zounga B., op. cit. , p. 37).
UN ROMAN COINCÉ DANS LA GIGANTOMACCHIA ENTRE REICH CONTRE FREUD
L’auteur aurait dû intituler son roman, « Le bal des boulafeurs à Léningrad ». Une boulaf est l’hétéronyme des étudiantes soviétiques, par-dieu le nom par lequel les étudiants africains appelaient les étudiantes soviétiques en U.R.S.S. Boulafer, ce fut pour un étudiant africain, le boulafeur, s’exercer à courtiser une étudiante soviétique. Une boulaf, bien que n’étant pas une bouchka, une femme offrant ses services sexuels en échange d’avantages économiques, viole tout de même le serment du Komsomol, l’Union de la Jeunesse Socialiste Soviétique : « Il faut préserver le sang soviétique » (ZOUNGA B., op. cit. , p. 102). La conduite des boulafeurs fut jugée immorale à Leningrad. Natacha se sépara de son amoureux Jan. À la stupéfaction de Natacha, Joakim épousera une amie commune. Qu’est devenu Joakim retournant avec une Soviétique en Afrique, au Congo ? Quelles sont les conditions de vie des femmes soviétiques en Afrique, mères d’enfants métis ? Une réponse nous est livrée par l'écrivain congolais Daniel Biyaoula dans son premier roman "L'impasse":
Samuel : " [...] Il y en a des tas, [...] qui ramènent ces femmes-là ! Eh bien, sur cent, on ne compterait pas un couple qui a tenu dix ans. Ils ne sont jamais heureux, les gens ! J'en connais suffisamment des gars mariés à des Blanches, qui se plaignent et qui regrettent ! Non, crois moi, Joseph !
Joseph : " ça vient peut-être pas du fait que c'est des mariages mixtes ! ça vient peut-être des gens !
Samuel : "Des gens ?? De quels gens ? ça vient des femmes, oui ! Ah oui ! ça vient d'elles ! Elles n'aiment personne !
Joseph : "ça c'est des mots ! C'est des choses qu'on dit gratuitement ! (L'impasse, p. 57).
"Un Africain dans un Iceberg" est roman inachevé car Zounga Bongolo soulève maintes questions comme celle de la sexualité dont le dénouement risque d’offusquer quelques Féministes. Faut-il choisir entre Reich et Freud ? Le puritanisme africain n’est ni religieux, ni politique. Il est culturel. Il s’accommode d’une liberté sexuelle.
J’avancerais, par liberté, un certain devoir de coresponsabilité entre l’homme et la femme et non un rapport de forces. En déculpabilisant la femme, dont Nietzsche à la suite de Schopenhauer puis de l’exégèse biblique accable de délinquance générique, l’anthropologie africaine déplace le pessimisme de l’homme vers le développement des forces productives.
Pessimisme partagé par Jean Jacques Rousseau dans son "Discours sur les sciences et les arts" : « Les sciences et les arts ne sont pas en eux-mêmes mauvais mais, de fait, au sein de la société telle qu’elle est, ils véhiculent l’égoïsme, la vanité, le goût du pouvoir et de la domination de l’homme sur l’homme » (sic). L’U.R.S.S. (CCCP en russe) fut l’acronyme de l’union des républiques socialiste soviétiques, un état fédéral situé en Europe orientale et en Sibérie. Il fut proclamé le 30 décembre 1922 à la suite de la Révolution d’octobre 1917. La fédération de l’U.R.S.S. éclata en 1991. Les quinze républiques socialistes dont elle fut composée recouvrèrent leur indépendance. L’écrivain ne nous dépeint pas le sort de Natacha en Russie actuelle? Le progrès technologique n’a pas provoqué chez l’homme soviétique, chez l’homme tout court, la félicité.
N’est-ce pas une quête de liberté que la jeune étudiante soviétique Natacha poursuivait auprès de l’étudiant congolais ? « Enfin, grâce à Joakim, j’avais appris à aimer la musique noire américaine, [...]. J’aimais la cuisine de Joakim ; cela l’enchantait de me nourrir de délices. » (Zounga B., op. cit., p. 32).
Notes bibliographiques:
Sigmund Freud, Totem et Tabou, Paris, Payot, 1965.
Tchaïkovski, La Dame de Pique, Paris, Avant-scène opéra, n° 119-120, p.6.
Wilheim Reich, L’irruption de la morale sexuelle, Paris, Payot, 1972.
Jean Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, Paris, Garnier Flammarion, 1971.
Léon Tolstoï, Résurrection, Paris, Gallimard, 1951.
Zounga bongolo J. C., Un africain dans un iceberg, éditions Paari, Paris, 2006.
M’Boka Kiese, “L’accumulation récursive du capital”, Revue Paari, vol. 4, 2003-2004, p. 107.
Daniel Biyaoula, L'impasse, Paris, Présence Africaine, 1996. L'ADELF décerna en 1997 au romancier congolais le Grand prix littéraire de l'Afrique Noire.
Très intéressant. Ce serait utile pour le critique de faire la comparaison avec l'expérience des congolais qui sont allés aux USA, concernant justement les rapports avec les femmes et noires et blanches. La sociologie des femmes russes à Brazzaville aurit apporté quelque compréhension. J'aimerai bien lire ce roman!
moi personellement ca me donne point envi de lire
lol...
Longtemps, j’ai connu la plume du journaliste, que je n’ai jamais eu le plaisir de rencontrer dans notre belle ville de M’foa. J’ai découvert ce livre lors du Salon du livre de l’UNESCO à Paris le 28/10/2006. C’est en discutant avec le frère Mwawa Mboka Kiessé que j’ai été convaincu de faire l’acquisition de cet ouvrage. J’étais froid au départ en me disant « Encore une histoire d’amour ! » Les arguments de l’éditeur/vendeur ont fini par me convaincre. Moi qui d’habitude ne lie les romans que j’achète, que longtemps après (des mois, voire 2 ans après), j’ai lu ce livre presque d’un trait : bluffant ! Quelle plume !
C’est dommage, vraiment dommage que ce roman très bien écrit ne puisse pas connaître la renommée qui lui siérait.
Bravo !
Obambé.
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